Apocalypse Beach, roman

par Tanguy Lambert | Sommaire

Penang, Hanoi, Paris

Penang 1982, six heure du mat, je pète un câble grave, la nuit fût un enfer stratégique, une lutte sans merci contre des puces affamées, dix fois tu t’es levé pour secouer les draps mais la puce sournoise rapplique par division entière et en rangs serrés, ça bombarde en piqué, ça démange à t’en rendre dingue, plus invisibles que les bodoïs sur la piste de l’oncle Ho, une arme neurotoxique de destruction massive de ta conscience et de ton espoir aussi, tant qu’à faire…

je maudissais sur trois génération le grand reporter qui m’avait recommandé le Eng Ong Hotel, institution pour officiers anglais retraités en bermuda beige et chaussettes hautes dissertant sur l’Empire des Indes à l’heure du thé… rien d’un palace, plutôt un bouge chinois délavé de pluie équatoriale, de l’autre côté de la rue il y a un bordel indien c’est pas forcément mieux…

…Y’a un truc bizarre quand même, dans les guest houses, y’a toujours un vieux chinois émacié en débardeur blanc et bermuda bleu qui sert d’homme de ménage, dormant dans le couloir sur un lit pliant, mais avec une tête de prof de fac ou d’officier d’infanterie, le cheveux gominé, la nuque raide et l’air totalement dépité… les cassés des camps de rééducation, les rescapés des purges, pas toujours facile de survivre…

…bref, j’ai vingt sept ans, c’est ma seconde nuit (ratée) en Asie, j’abandonne le terrain aux puces pour respirer dans les rues encore noires de Georgetown, l’air est moite il fait déjà 27°, je me dirige vers le bord de mer, c’est l’aurore timide, la ville roupille, je ralenti étonné, un vieux monsieur fait des mouvements légers dans un terrain vague entre deux maisons, une silhouette qui danse aux première lueurs de l’aube, c’est la première fois que je vois du tai chi, le matin calme, quelques années plus tard, je reviendrai à Penang, pratiquer le tuishou, la poussée des mains…
…..
Hanoi 1998, cinq heure du matin, j’ai quarante trois ans, le vieil hôtel au bord du lac est le premier établissement autogéré du Vietnam, dans ma jolie chambre années 50 une résistance fait doucement chauffer l’eau dans mon mug, l’autonomie du petit déjeuner ne m’est jamais accessoire, les draps en coton épais sentent bon le pressing, une bougie m’éclaire pour boire le café brulant. Je me prépare, tenue de running et éventail de tai chi à la main je déboule pour courir autour du lac sacré dans la brume grise du matin…

…et là c’est le drame… c’est noir de monde, ça fait du badminton, de l’aérobic, du tai chi, dun ping-pong, du Qi Qong, de la danse, et je ne sais quoi encore, je rêve, y’en a partout, non mais c’est quoi ce bordel, la ville entière est dans la rue et fait du sport… je fais le tour du centre ville, tout est occupé, impossible de trouver une place, le peuple de Hanoi est réveillé, trop, il est cinq heure trente quand même ! c’est pas un peu tôt ? c’est dingue… comment voulez vous vaincre un peuple debout avant les légionnaires?

…second tour du lac Ho Tay, toujours pas d’espace, après la Poste Centrale, j’arrête le run, le lieu est magique, paisible, l’endroit exact où François Chalais en 67, enregistre son reportage sans bouger d’un millimètre pendant un bombardement américain…les serveurs de DCA sont des idoles populaires décorées, un avion abattu chaque jour… près de l’entrée de la pagode rouge posée au milieu de lac, je vois une place libre, trop sacrée sans doute…je sais que suis bien dans mon tao je peux y aller, je sors l’éventail de soie noire… je bouge et je suis immobile, je peux toucher le temps, les vietnamiens s’arrêtent, je suis la silhouette qui danse que l’on regarde parfois aux aurores…
……
Belleville 2021, six heure du matin, je sors m’entraîner…