Apocalypse Beach, roman

par Tanguy Lambert | Sommaire

Vivre ou vomir

Au printemps la chaleur de Bangkok peut être terrifiante et tu vas pas passer tes nuits d’insomnie en sueur à regarder sans fin tourner le ventilateur au dessus du lit, sinon tu vas finir barré comme Martin Sheen t’iras maudire ton âme et appeler ta mère tout au bout du Mékong et finir vendeur de saphir chez les Shans.

J’habitais toujours à The Villa, trop belle maison de famille, photos des ancêtres inclus, une maison de ville fraîche dans le chaos irrespirable de Bangkok, je louais à la semaine la plus belle des chambres du quartier, merveille de bois lustrée par les ans au premier étage avec terrasse sur le jardin tropical, ventilateurs, bureau en tek et rocking chair, le luxe tropical années cinquante…

…à un moment donc, avant de sombrer dans la folie des 40° à l’ombre, il faut bien s’arracher de Khaosan Road, de ce flux interminable de centaines de BackPackers en transit mangeant des burgers, des inévitables embrouilles des camés, des piles de fringues à routard, t’as tout à Khaosan, le permis de conduire international en 5 minutes et toutes les copies du monde.

…tu satures, tu veux fuir tout ça, trop buzy, trop d’occidentaux en frénésie du shopping, et tu quittes alors la si rock’n’roll citée des anges par le premier tuk-tuk de passage jusqu’à l’Eastern Bus Terminal, cap à l’est vers le Cambodge et le Laos, des dizaines de bus de nuit moteurs allumés ronronnent dans un grouillement de voyageurs, de vendeurs d’encas et des nuées de moto-taxis, et si par malheur un orage explose, c’est dantesque, c’est la nuit et ça vire au film catastrophe dans la lueur des phares … sortir de ce chaos généralisé est un exploit olympique du conducteur, sans écraser dix passants ni exploser quatre food stands, l’artiste se faufile sans casse, un virtuose du créneau à l’aveugle, une légende mondiale des Parking Games…

…ouf t’es sorti du bordel, ça roule, on the road… le conducteur peut enfin se shooter au RedBull en version originale, celle qui est formellement interdite par l’OMS, et tu files vers l’est, l’air est plus frais, plus de touristes en bermuda mais des ranchs et des bleds plats et anonymes à maison close et temple khmer où l’on mange sur le trottoir l’incomparble soupe de nouilles aux boulettes et la divine cuisine des mamas qui vous réconcilie avec la vie – Aloï mak Mâ (trop bon).

… le bus local c’est toujours mieux, t’es mal assis, c’est long et épuisant, y’a des coqs de combat aux ergots bandés, ça s’arrête partout au moindre signe, mais l’important dans le voyage c’est le voyage, indeed ! l’unique mini-télé du bus diffuse jusqu’à minuit d’épouvantables films de Kung Fu de Hong-Kong avec hurlements inhumains, disons le simplement, tu regrettes la douce salsa des bus de nuit en Equateur et au Pérou réunis… Te he guardado en mi corazon.

…puis tu t’arrêtes de préférence n’importe où en rase campagne, dans des restaurants géants en tôle ondulée, t’es mal réveillé, c’est pas vraiment l’heure du breakfast, plutôt 3 ou 4h du matin, c’est moite, les toilettes sont en mode Bob le bricoleur, le chauffeur y a ses habitudes et sa commission réservée…

…mais chez le Jacques Borel à la siamoise, y’a rien d’autre à bouffer au self que l’erreur locale absolue, la bérézina du petit déjeuner, la consternation de la gastronomie, le néant du Royaume de Siam… une soupe de riz, c’est à dire un riz complètement raté, pas salé, mais quand même servi dans son jus de cuisson !!!! N’importe quoi. Franchement faux oser… tu balances ça à une parisienne un soir de match du PSG, le lendemain t’es largué sous les insultes et tu te retrouves à poil sur Twitter, t’auras au moins fait un TT (top tweet) dans ta vie, bien fait na !

…et tu vas pas y croire ta life whallah… la suite du menu obligatoire est pire… tu as le choix entre œuf pourri, ou très pourri, ou très très pourri avec le fœtus du poussin, la teinture hiérarchise le niveau de pourriture du truc, plus c’est rose plus tu vas vomir vite… c’est pas Flunch et frites à volonté du tout, c’est soupe dégueulasse et embryon putride… et il est quatre heure du matin, mille milliard de sabord de Brest ! mais bon, enfant des cités élevé à la soupe de tapioca pure les nombreux soirs de déprime maternelle, j’avais connu d’autres naufrages.

… après trois repérages du self à pas nerveux, voire désespéré, j’ai préféré rétrograder en catégorie « qui-veux-pas-s’intégrer », et j’optais pour un paquet de chips aux crevettes moins risqué…