Bad Trip à Katmandu, 1983
Désolé pour la tenue, on se moque pas trop, please, la chemisette rentrée dans le jean trop délavé était une tendance de l’époque, et j’avoue, une grave faute de goût, les années 80 ont connu d’autres naufrages, le perfecto retroussé, les lunettes jaunes et la coupe mulet… ce n’est que le quatrième mois de mon voyage interminable…
Je voulais passer au Tibet, mais la Chine vient de fermer la frontière, c’est l’émeute. Le soir à Katmandu c’est mort, tu traines sur le roof top de ta guest house décrépie, en fait y’a jamais eu de crépis du tout mais y’a du thé et des gâteaux à la cannelle, le gérant aussi aime papoter sur le toit et fournit à fumer: «le népalais n’est pas laid», vanne bien naze des années 70 et des Freaks Brothers… les corbeaux noirs hurlent sur la ville de briques rouge quand le jour disparait, les cimes sont à 3 000 mètres, c’est haut…
…puis c’est le chaos, les nuages Himalayens ramènent la pollution au fond de la vallée, c’est nuit noire et brouillard crade, l’éclairage public est en option floue, la nuit de Katmandu est un décor d’enfer froid, moyenâgeux et post-apocalyptique… vraiment ! Le Mur du Nord n’est plus très loin sans doute, retenant les Marcheurs blancs derrière l’Everest…
Au début des années 80, la mythique Freaks Street est désertée, il n’y a pas un seul freak aux alentours mais des marchands de souvenirs installés sur les trottoirs, c’en est fini des hordes sauvages en overdose permanente de LSD, des barrés dans la ville sainte, StalinCrack à l’envers, reste de cette période un navet sidérant, voire honteux, du cinéma français: « Les chemins de Katmandou »… Birkin en toxico à paillettes et Gainsbourg en rift hindouiste y sont particulièrement pathétiques… n’est pas Brian Jones qui veut…
…direction le seul snack ouvert en nocturne, dans les ruelles de terre résonne au loin le cliquetis familier des moulins à prières, un peu plus loin je croise trois silhouettes qui émergent du brouillard, d’un mouvement de la paume ouverte, la réfugiée tibétaine me propose ses filles… la petite doit avoir douze ou treize ans, des petites menues aux joues trop rouges et aux longues tresses noires… Bigre ! Merde ! cette fois c’est fini pour moi, je suis dans l’enfer, je divague dans le monde d’en-dessous payant mes fautes antérieures… on ne devrait pas fumer du népalais avant diner, psychiquement trop risqué en altitude… bad trip assuré…
…je me réfugie à l’Everest Snack pour un fried rice, c’est pas beaucoup mieux j’ai du me tromper d’adresse, je me retrouve à Megève, y’a même un mec en loden, t’y crois pas… je suis pas du tout chez les fellow travellers mais chez les skieurs de l’extrême… des givrés qui se font déposer par hélicoptère en haut des pistes, tu vois l’embrouille… j’étais pas là pour finir carbonisé par les freaks, j’étais pas là non plus pour cramer les bonus avec des filles trop belles et des mecs en manteau crème…
…faut descendre en urgence de ce bad trip, je file vers les Champs Elysées boire un verre, euh… on est quand même à Katmandu au début des années 80, donc les Champs c’est vaguement là où il y a trois ambassades, deux bureaux et quatre drapeaux, c’est minuscule, tu peux peut être faire défiler un escadron de mitrailleuses en rang par deux, mais pas plus.
Je trouve un bar de nuit… à peine entré je vois Tarras Boulba partageant une rangée de bières dans une discussion animée, je peux pas m’empêcher de l’appeler comme ça, le colosse de cent kilos au crâne rasé a des turquoises aux oreilles, un manteau en peau de yack retournée tombe sur les bottes, le regard n’est pas franchement en overdose de xanax… et il est partout à la fois, à Katmandu, tu peux pas le louper, tu ne sais jamais s’il sort d’un casting pour James Bond… ou s’il rentre d’une charge de cosaques dans les steppes tibétaines… un costaud élevé au mouton séché et direct au pis de yak…L’endroit est cool, sombre et cosy comme un pub anglais fléchettes incluse, sauvé, just reset…
…il reste une chaise au bar – Gin Tonic, Please – cocktail validé par mon bureau politique personnel, histoire de retrouver le réel au plus vite… le voisin de gauche en costume marron et visage rond est à la bière, on papote sur le zinc… tu viens d’où, tu fais quoi, tu vas où, etc… il travaille à l’ambassade d’URSS juste à côté, au service documentation, ah bon! c’est pas courant, il me précise au KGB, ah quand même j’avais pigé mais c’est bien de la préciser, les espions aussi sont en afterwork comme tout le monde, sympa, cultivé, on parle géopolitique et Trotsky, on allait pas causer tricot quand même… au troisième gin je dois être plus bavard… le colonel me propose d’écrire des analyses – Don’t worry, it’s legal – c’est payé au feuillet, c’est tentant non une vie d’espion ? Et c’est facile, il suffit d’aller boire des verres près des ambassades dans des pays bastringues… il m’a laissé sa carte, j’avoue que j’ai hésité… à devenir agent double !
Le lendemain matin, poussant jusqu’au temple de Swayambhunath, je m’arrête avec deux babas proposant le shilum aux passants pour quelques roupies froissées (photo), y’a pas de petit boulot et le népalais n’est pas laid. Sans doute que ce shilum vite grillé marque le début de d’une nouvelle vie et le commencement du renoncement. Après un mois de balades népalaise je décidais de descendre vers le soleil indien.
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Boom Shankar à Goa