Allez hop, tous au bordel !
…franchement Nah Trang c’est pas cadeau… station balnéaire sinistre en hors saison, des buildings grossièrement modernes pour cadres du parti, c’est vraiment gâcher du sable… mais bon, on pouvait finalement être en stand-by, et y perdre une semaine avec fierté, les étudiantes de la ville étant des apparitions célestes en uniforme blanc défilants quatre fois par jour, le ào dài fendu aux hanches est un frémissement, la soie attache les chapeaux de paille, les sonnettes sont du Mozart et les panier d’osier des rêveries… pas trop le genre crop top et jean déchiré côté jeunes filles désespérées, même si j’ai croisé deux punks au marché… on en trouve toujours partout, c’est dingue !
… j’ai donc déserté le front de mer insipide pour m’installer en ville dans un hôtel acceptable, pour une fois, chassant les restos végétariens de jeunes filles modernes, étudiant mes dossiers en terrasse et poireautant à l’ombre, cette ville a une histoire millénaire, Nha Trang est une bulle hindouiste au milieu du Vietnam…
Et partout, le souvenir d’Alexandre Yersin s’impose, lui qui préférait ses éléphants dans la jungle et ses plans d’hévéa à la futile gloire parisienne, citoyen d’honneur du Vietnam, adulé dans ce pays, fondateur de l’université de Médecine de Hanoï, prince de Nah Trang, qu’aurait-il pensé en voyant l’US Air Force installer les stocks d’agent orange juste en bas de son jardin de rêve ? Lui qui toute sa vie n’a fait que guérir, et faire pousser des plantes, sa gloire et sa fortune… Yersin, t’es un mec génial, y’a pas d’autre mot, on t’aime, Raoult peut aller se rhabiller fissa et avec discrétion.
…ce matin là donc, après une semaine de rêvasserie agréable, je commençais la douceur de la journée avec un café croissant sous les palmiers du jardin de l’hôtel La Frégate, y’a pire, établissement colonial stylé des années vingt, ou flotte encore le parfum éternel des vols Paris-Saïgon en hydravion puis en Fokker Triplan, six jours de voyage, ah bon ! mais dans des fauteuils en cuir, les couverts sont en argent et les cigares cubains… bon ok, ça va, et, à La Frégate, oh miracle et bonté divine ! On y trouve le Monde, et là on regarde pas la date, édition du matin ou journal de la veille, pour une fois on s’en fout, mais… et j’ai toujours admiré là le génie français appliqué à l’exportation de combat en Extrême-Orient belliqueux voire fourbe, dans ce genre de ville tu n’as que le Monde du Week-end, c’est à dire trois pages à lire et dix huit pages pour les programmes détaillés de la télévision française, et évidement tu n’en a rien à cirer… mais alors rien du tout !
… alors que c’est n’importe quoi, tout le monde sait bien que les expats ne captent que TV5-Monde, soit le Waterloo pixélisé de la survie psychique, et au moment de Question pour un Champion (c’est à 17h, je connais la grille, j’ai un peu honte) leur désespoir solitaire du bout du monde explose leur réserve de Xanax, c’est forcé… tristes tropiques… Y’a quand même un cinglé total en CDI à la diffusion internationale du Monde qui a choisi de n’envoyer que les programmes télé en Asie, une telle connerie étant peu probable comme dirait Michel Rocard, à mon avis c’est un coup du Deuxième Bureau pour vous laisser traîner dans un brouillard total et passer de l’opium en fraude. Moi les expats, j’ai essayé avec bienveillance, même les cocktails aux ambassades c’est dire, mais franchement j’ai du mal… je sais pas pourquoi.
…vous connaissez tous Nah Trang à son apogée du rock, si, si, on ne rigole pas…vous l’avez vu en faux au cinéma. En 1965 le Bob Hope Show transforme une base de 5 000 boys en Glastonbury sur Mékong avec Budweiser en inclusive, pff… c’est déjà très chaud…Carroll Baker et Miss America livrées par l’hélicoptère de combat mitraillé à la 12.7 en chemin, une entrée des artistes rock’n roll sous le feu ennemi, plus drôle que l’arrivée en Harley à la Mutualité de Villeurbanne un soir de novembre, y’avait que Bob (Hope, pas Little hein !) pour faire le clown avec des pom pom girls, enfumer les commissaires comptables de la Navy, rafler la mise en cash à livraison et se barrer en douce à l’hotel avec les gonzesses. Bravo l’artiste!
Ce mec est totalement givré, un humoriste anglais boxeur, le copain idéal quoi, il a tout fait à Hollywood, et en rigolant. Coppola en sortira la scène totalement déjantée des playmates d’Apocalypse Now avec émeute finale, et plongeon dans la piscine, l’Hiroshima de la testostérone – Oh, Suzie Q – Baby, I love you – Oh, Suzie Q – on a toujours pas compris comment la prod exécutive avait autorisé ça, sinon que la weed devait vraiment être du trop lourd, y’a pas d’autres explications logiques. Coppola en disait: « Ce n’était pas un film sur la guerre du Vietnam, c’était le Vietnam, nous étions dans la jungle, nous étions trop nombreux, nous avions trop d’argent et nous sommes devenu fous » Ah oui, on avait remarqué…
…et donc finalement le Miche arrive vers 16h pour le briefing, enfin nous y sommes ! ce mec est un phénomène du rire en groupe organisé, une star du tourisme, capable de faire rire en cinq minutes un groupe de touristes naufragés de la vie implorant à genoux, et dans la boue, un rapatriement sanitaire psychiatrique d’urgence et un remboursement intégral…
…huit jours de retard quand même, le monde des guides aventure qui ouvrent les pistes n’est pas forcément dans les clous côté agenda pour les réunions, disons que l’espace temps peut être variable et sans avertissement, et des fois on ne sait même plus où on est, on se souviens juste de l’année, l’aventure c’est l’aventure, mais jamais en gris autour d’un bureau, un coin d’ombre et quelques bières fraîches ça fait meeting.
…brief – Demain on va à la base, une petite ile à deux trois heures, tu me dis si tu le sent – OK, j’y vais une semaine – Allez hop, tous au bordel ! – ça c’est la phrase culte du Miche sonnant toujours la fin des réunions, ambiance mdr assurée dans les bureaux froids de l’ucpa à Paris, où les guides aventure sont des idoles éphémères, des extra-terrestres attendus, les cadors de la boîte… toujours dans des endroits bizarres, de toute façon, le bordel n’est jamais très loin…
…fin de la réunion, le Miche et ses 90 kilos de combat veulent me tester, truc de garçon à la con de cours de récrée, et me balance par surprise un crocher droit au foie – genre: tu fais des arts martiaux ou d’la gymnastique pour l’arthrose – je dévie en rigolant et doucement le coup de la main gauche, légère rotation des hanches il se retrouve dans le vide sans équilibre – empty hand, imparable… tkt Miche je vais dix fois plus vite et n’insiste pas tu vas t’en prendre une… test d’homme à homme passé on était entre guerriers…
…et on pouvait donc aller s’enivrer sans trembler, en bord de plage et plateaux de fruit de mer VIP, et rigoler avec un copain verre à la main au soleil couchant sans avoir le monde à refaire, ni des filles à faire rêver, ni des touristes sensibles au soleil à faire rire, ni des belles mères à éviter. Je rentre à l’hôtel sur le tard, le veilleur de nuit regarde sur une petite télé, un documentaire sur les SS et les camps de concentration, je m’arrête un bon moment, il a ce look déjà rencontré partout, joues creuses et débardeur blanc, totalement désabusé et sourire rare voire douloureux, il rassemble un peu d’anglais: – PCV same same -, (parti communiste vietnamien), nos regards s’immobilisent, surtout le mien, ses yeux sont une tristesse… le Vietnam vient de s’ouvrir, il a du faire ses 20 ans de camp de rééducation… il n’aura connu que la guerre, la famine, et la torture pour finir avec une paire de tongs et un lit de camp militaire dans un couloir… broyé par l’histoire.
…c’est intense, très, vital pour lui de me livrer le témoignage de sa souffrance à la sortie des camps, 24 ans après, sa parole est toujours là, je connais pas ton nom, je ne t’oublierai pas
Le voyage n’est pas toujours une gentille promenade de santé, des fois c’est triste, des fois c’est violent et dangereux, ce n’est pas qu’un enchaînement de Spring Breaks rigolos, le voyage au long cours c’est aussi côtoyer la violence et la misère, la folie et la mort, les peuples perdus et les enfants qui pleurent. Le voyage ce sont aussi ces rencontres fortes et brèves, et je pourrais dire surtout, elles nous marquent à vie et elles nous enseignent, j’en ai connu d’autres… mais ça c’est une autre histoire, comme dirait Dodo, c’est tout pour aujourd’hui.