Chez Léopold, 1998
Il dort dans la rue en bas, et doit gagner la misère avec son recyclage de sacs plastiques des poubelles, je mégote pas sur les roupies, ça lui fait sa semaine voire son mois, de toute façon ça coute que dalle, le prix de trois croissants chez Lidl. J’aime bien les intouchables et leur bonheur de vivre malgré tout… parfois c’est moi l’impur comme ce jour au Tamil Nadu où j’ai du requérir la police pour acheter un billet de bus dans un trou perdu, chaleur et poussière avec un bonus: c’est toi l’intouchable, celui que l’on ne voit pas, que l’on évite, le racisme…
Mumbai est une ville bizarre, c’est la reine Victoria mauvaise perdante jouant à SimCity… l’impératrice des Indes t’éparpille l’architecture sur la carte façon puzzle, mais tu te démerdes pour terminer la partie, elle a pas que ça à faire l’impératrice, sauf qu’aux Indes c’est compliqué, et ça fini en foutoir intégral génial, question de karma, avec des éléphants qui passent au pas et des sadous qui fument le shilum dans la rue, t’es jamais déçu, y’a tout et son contraire, des chef-d’œuvres d’immeubles anglais du 19ème en briques et en ébène, les bidonvilles jamais loin, les vaches et les cracheurs de pan aussi, c’est infini dans la magie, sans oublier les corbeaux, et puisqu’on est à Mumbai y’a aussi dans le ciel les vautours chauves qui planent au cas ou un cadavre serait à nettoyer.
Le charas trouvé, je peux filer à deux pas chez Léopold pour le petit déj, cinnamon rolls et latté à l’anis… le rade historique du coin ciblé aussi par la terreur, le matin c’est jazzy ça va, tu files avant les touristes pour aller fumer tranquille à l’embarcadère en regardant l’océan et l’heure des bateaux pour l’île d’Éléphanta et ses temples shivaïstes encavés, une merveille du monde, Malraux, période Antimémoires, aussi à fumé sur ce quai en regardant les mêmes choses que toi.
Cette année là j’avais fait un effort vestimentaire quand même, dans un vieux départment store sublime, j’avais shoppé un ensemble indien en coton blanc et à boutons doré, le truc trop confortable et élégant à toutes températures ambiantes, la classe. En rentant dans mon hôtel vintage, étoilé mais bien dans son jus, je récupère la laundry impeccable, sous cellophane, plié comme à l’école hôtelière, et je remonte dans ma suite, au prix ou c’est tu vas quand même pas prendre une single, je veux mon fauteuil en cuir et mon balcon sur l’océan.
Ah les cons, les enfoirés, j’y crois pas ! le nettoyeur a chouré les boutons dorés, n’importe quoi, j’avais pourtant demandé « quality export » en apportant mon linge, une expression à la con qui veut dire que tu veux bien payer le prix fort…
… c’est ça aussi Mother India, on finit toujours par te dépouiller de tes biens superflus, et si tu abuses, tu finis à poil comme un sadu, t’as plus que ton shilum ton collier à 108 perles, et un tissus orange au mieux, les services consulaires psychiatriques sont à New-Delhi, à pied c’est loin.
Om maṇi parme hūm.