Apocalypse Beach, roman

par Tanguy Lambert | Sommaire

Mama Fuya à Haddrin

Je n’ai jamais su son âge, j’ai rencontré Fuya en cherchant de la ganja un soir de lune noire, et on ne s’est plus jamais quitté… c’était à la vie à la mort…

Phangan 1987 – J’étais arrivé tard dans un resort fantôme, je voulais l’unique bungalow en bordure de lagon que j’avais repéré. A la lumière d’une bougie, une veille dame édentée et chauve m’entraîne dans sa cahute, la ganja est rangée derrière la panière de charbon de bois, dans une grande boîte métallique de gâteaux secs. Elle attrape quatre branches de têtes de laotienne, et les enroule dans un papier journal comme une laitue sur son étal parisien, ajoutant sur un ton doux, des commentaires de maraîchère sur la qualité des produits du terroir et la météo du jour… dix minutes plus tard, le temps d’en rouler un face à la mer pour l’apéro, mama m’apporte une assiette et la petite lampe à pétrole qui vibre avec la danse des palmes…

Perdu comme tu es dans la cocoteraie noire au bout du monde, c’est pad thaï obligatoire au menu, y’a rien d’autre, même pas un no-name, ces délicieux beignets de légumes, trop bon… y’a pas la part du pauvre non plus qui t’attend dans la cuisine, les pauvres c’est eux, c’est pas toi, et c’est la nuit noire, la black moom annule la magie blanche… tu es déjà au cœur des ténèbres… les esprits ne sont pas loin et les odeurs inconnues… ta vie tremble, tu sens un territoire sous les pieds, le spot de surf est à 20 minutes, l’école de tai chi un peu plus loin, tu as du stock pour le prix d’un ticket de métro et trois mois de visa certifié… on the road again est sur pause, et tu vas pouvoir oser The Dude on the Beach et jouer au foot face au sunset rouge en écoutant du Marley, ça va aller, la révolution peut attendre…

j’avoue que la tête de laotienne, c’est du lourd, les polonaises en fumeraient au petit déjeuner, et pas que… faut quand même admettre c’est plutôt un truc pour homme.

Le lendemain, la voyant comme une misère essayer de fourguer en vain le stock aux backpackers de passage sur la plage, je prenais les choses en main, le deal c’est pas pour les mamas, faut être sérieux dans la vie quand même, question de dignité… Pom Tam Pom Eng (laisse, je fais le faire moi même) et comme un pusher de Miami sous amphet mexicaine mal dosée, en quarante huit heures je contrôlais le territoire sud, et avec mon cirque de beach boy répété depuis l’enfance bretonne, sachant donc tout faire sur une plage, et surtout l’andouille pour faire rire les filles, les ventes étaient comme par magie en très forte hausse, les consos aussi, j’aimais faire la conversation au comptoir en vantant les mérites de la cuisine, et l’affaire roulait bon train, le resort fantôme n’allait pas tarder à devenir le bar branché où écouter les Cure et acheter des trucs.

N’exagérons rien, c’était vraiment paumé, trois clients et c’est le rush. Je peux bavarder, y’a prescription… Legalize, est un verbe transitif.

Fuya n’avait qu’une passion apparente dans la vie, mâcher du bétel toute la journée entre les siestes. Vivre seins nus, manger avec les mains et dormir sur une natte, elle avait conservé ses habitudes de la forêt, un petit coussin rouge pour oreiller était la seule concession au confort que je ne qualifierai pas de moderne, elle simplifiait la vie en permanence… j’avais donc appris à chiquer le bétel…

J’allais dans la jungle de montagne lui chercher ses noix d’arec en zone humide, c’est physique, y’a des pythons, et je savais où dénicher les meilleures, putride d’humidité ce psychotrope naturel est alors à son top, de la bombe. Pilée avec de la chaux et une feuille de bétel, la bouillie rouge à chiquer t’explose les gencives et te flingue les dents, c’est la nausée, tu recraches le jus rouge sang… vingt minutes à rêver connecté à la nature et au vent doré, puis on recommence, encore et encore… une passion siamoise, coffret d’or et de saphir pour les invités du roi.

Bref, quand je ramenais deux kilos d’arec de la forêt primaire, mama était contente, trop, c’était l’assurance de voir défiler toute la semaine les voisines et les copines venir lui tenir le crachoir au propre et au figuré, la came de la montagne était trop bonne… lol

Je retrouvais souvent mama avant l’aurore, pour ouvrir les young coconuts du petit déjeuner, avant d’allumer le feux de la cuisine pour cuire le riz, ensuite seulement on pouvait remercier Bouddha avec deux encens et trois mantras au temple miniature, ces superbes maison des esprits dans des jardins fleuris, je devais aussi faire les rites de shaman, je n’en dirai rien dans cette vie.

Vers midi, les livraisons arrivaient de Ban Taï grâce au buffalo tirant sa charrette sur six kilomètres de plages de rêve, plus beau chemin est peu probable, il n’y avait pas de route, mon kif était de donner à boire au buffle gris arrivé mort de soif, il fallait bien lui tirer quatre seaux du puit avant de rassasier le monstre, après il te regarde dans les yeux, tu es son meilleur copain de la semaine et tu peux monter sur son dos…

Tu partages en silence le riz, le bétel et l’eau des jarres en terre, c’est le chemin qui mène au peuple heureux.

Avec Fuya, la gentillesse est illimitée et jamais en option, leçon de vie éternelle. Ses cendres sont à Wat Pô, à Ban Taï, le temple de la tribu.

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