Apocalypse Beach, roman

par Tanguy Lambert | Sommaire

Mama Watt

Au départ de Than Sadet, je suis mort de trouille, c’est le cinquième jour du trekking aventure que j’ai vendu à l’Ucpa, l’étape est longue et dangereuse, est-ce que mes douze pax vont tenir le rythme?… et si j’ai un accident ce sera le drame assuré et j’irai direct en prison, ben fait, aucun hélicoptère ne viendra, et peu de marins oseront s’approcher de la côte inhabitée, la houle arrive en force des Philippines, pas de barrière de corail sur la côte est, trop de tempêtes, et la montagne pour te bloquer. Y’aura jamais le samu, il n’y aura plus que du courage.

Je suis le seul à savoir pister la trace que j’ai ouverte, deux ans à me perdre parfois en pleine nuit, ouvrir les chemins de douaniers est une madeleine de Proust. Daï Maï (tu peux pas)! – Pom Daïî Ti Thalé (si si, tkt, je peux passer), et là tu laisses trainer à l’infini le ï de Daï pour bien montrer que c’est facile pour les cadors et que t’es bien du coin, le résultat est top: une journée entière de trek de plages vierges en jungle de montagne.

…chacun a sa ration de survie dans le dos: un copieux riz frit aux crevettes, c’est encore le frais matin tropical, j’attaque la mauvaise piste au plus vite: 200 mètres de dénivelé en sous-bois tropical, pente raide sous feuilles glissantes, je ne m’arrête pas, ça me saoule, mon groupe de l’ucpa est prié de monter ça à son rythme, seuls deux ou trois arrivent toujours à me suivre, en attendant les autres ils ont droit à la cueillette des mangues sauvages, coupées à la machette dans le creux de la main, rires assurés, et puis c’est déjà la forêt primaire…

… et toi heureux trekker en congés payés chaussé par le Vieux Campeur, qui a booké mon aventure sur catalogue en papier glacé, qui a dépensé une fortune pour me suivre une semaine, bonne pioche, c’est bon, tu y es dans l’aventure, tkt t’es avec taëngo, y’a pas photo, et tu vas va pas être déçu, les refuges de marins pirates et les cobras royaux, les cascades fraiches dans la forêt et les tribus autarciques, les plages de rêve et les arbres magiques, les retraites de moines de la forêt, y’a tout, et si t’as soif je t’ouvre une coco à la machette, si t’as faim je trouve des fleurs comestibles, tu vas mouiller la chemise, faire brûler les cuisses, te vautrer dans les ronces, avoir peur des scorpions, pester et rire…

à l’arrivée, épuisé mais heureux, t’as le plus cool des spas du Siam, t’es trop fier, t’as gagné l’épreuve de confort en équipe, et tu peux t’envoyer d’affilé et sans respirer deux Singapore shakes en rigolant tellement c’est trop bon, le barman est anglais… c’est plus drôle, toujours. Indeed!

J’aime trop Mama Watt, sa maison est une merveille posée au bord d’un filet d’eau traversant la cocoteraie vert tendre, magique: à l’intérieur, sept cages à oiseaux chanteur et un fin matelas rouge replié pour la journée, c’est tout, c’est la beauté des passions siamoises, vivre simplement de sa cocoteraie, couler une retraite harmonieuse dans la nature, avec un buffalo, des coqs, du bétel, des poules, des bâtons d’encens et tout le bonheur du monde.

Mama et son mari sont les chefs de ma tribu, enfin plus tout à fait. Son fils Watt est un ami proche, il a mon âge et le bac, Isabelle (from Paris), lui a fait une petite fille, donc on est copain pour la vie, il est papa d’une petite française… je lui apprends les mots basiques pour les lettres d’amour à la petite. Watt est en train de devenir le chef naturel, largement mérité, et sa mère change alors de nom, elle est devenue Mama Watt, donc quand je passe devant chez elle, c’est la famille, je m’arrête manger le bétel (obligatoire) et donner des nouvelles des petits de la tribu, que du bonheur…

Au moment de repartir, le groupe veut faire des photos, c’est vrai que les touristes ça veut faire des photos et du shopping, ne jamais l’oublier, Mama Watt invite une jeune fille à venir s’assoir, elle découvre la beauté de la maison aux oiseaux, du merveilleux de l’instant, elle vient de faire un rêve d’enfant, un moment d’amitié dans une tribu authentique, mama l’enserre d’un bras affectueux et elle éclate en sanglots… l’émotion est trop forte, elle est inondée de larmes non-stop… le groupe tombe dans la bienveillance heureuse et musicale, style We are Family…

Chaque trek aventure est différent, ce groupe a été le plus soudé, et le plus beau trek de ma vie. Chaque saison j’enchaînais 1000 km de trekking, je finissais affuté, au top, pff…, je sais maintenant que je peux faire Paris Compostelle d’une traite, sans faillir, c’est déjà ça…