Apocalypse Beach, roman

par Tanguy Lambert | Sommaire

Malaise en Malaise, 1992

« Is it your passeport ? »… oups ! comme l’idée que ça va pas être si simple avec la jeune douanière malaisienne bien voilée, je vais pas pouvoir utiliser les yeux rieurs, ça risque d’être pire… me voilà coincé par l’immigration, ce n’est pas tout à fait mon jour, et ça ne l’a jamais trop été en Malaisie d’ailleurs, la police de l’aéroport m’amène chez le sous-chef, forte moustache furieuse, derrière un minuscule bureau coincé sous un escalator… la scène est grandiose, c’est du Borat en live… lol…

Bon, j’ai pigé, il va vouloir me mettre minable et se venger de son destin de couillon à caquette coincé à vie sous son escalier, pendant que je passe d’un pays à l’autre, une affaire de testostérone quoi, coqs en salle de transit… fallait que ça tombe sur moi bien sur, comme par hasard. Le malais très conservateur déteste les faux beatniks crados de la route des Indes et les surfeurs easy going, ll fait même pas la différence, tout ça c’est d’la racaille, des trafiquants de drogue, des mécréants décadents à cheveux longs… à expulser au plus vite…

J’arrive de Bali, la vague est si belle sur le sable noir, je dois remonter en Thaïlande en train de nuit, et mon amoureuse rentrer direct à Paris. Déjà exactement vingt quatre visas malais à mon actif, la procédure est en mémoire cache, dès la carte de débarquement ça commence fort, on te demande d’indiquer ta religion et ta race, et écrit en énorme et en rouge, t’es au parfum: death penalty directe pour les trafiquants, en un mois t’es liquidé, et c’est la corde finale, tu hésites franchement à passer du doliprane…
J’ai rien sur moi ni ailleurs, of course, les chiens me laissent tranquille, pas de fouille… pas besoin de bêtabloquant, y’a des trucs pour rester calme, des astuces de routards habitués aux frontières compliquées, surtout rester hyper concentré, et de rien lâcher, avec les stups de l’aéroport Haneda de Tokyo j’y avait passé la nuit quand même, mais ils aimaient bien les artistes from Paris, on avait quand même pas échangé sur le concept du temps chez Paul Valéry, mais on pouvait causer… là c’était plus compliqué

Do you have your return ticket to Paris? – No Sir, je refourgue mes papiers thaïs… ça lui plait pas du tout, mon truc est pas prévu par le règlement, je dois avoir un billet pour Paris, un point c’est tout, la moustache est virile: Go to the counter to buy a ticket – Yes Sir… mais t’y vas pas tout seul, non, le SWAT de l’aéroport est là, un peloton sur-armé, casque de combat et pistolet mitrailleur… et tu traverses le hall en caïd, tel Françis le Belge rue de Ponthieu avant son ultime café, mais en mieux protégé ! Je croise l’amoureuse décomposée, tkt j’arrive, j’ai l’habitude des embrouilles aux frontières, elle nettement moins… lol

Au comptoir de la Malaysia Airlines, l’hôtesse très gênée s’excuse pour le prix, 3 500 € le dernier siège open pour Paris, business class, ah quand même ! bien joué les gars ! j’ai dix mecs en arme derrière, un faux pas et tu tombes dans les oubliettes de l’immigration malaise, t’en as pour un bail avant de revoir les vagues, t’as le temps de relire deux fois tout Victor Hugo en édition bahasa. Partout en Asie c’est comme ça, si tu es expulsé, c’est toi qui paye le billet retour et tant que tu ne peux pas le payer tu restes en prison, et la prison en Malaisie, je préfète éviter, please…

Mais là j’assure, une fois n’est pas coutume, je rentre au bled tropical et les affaires ont été bonnes, un pactole en travellers est cousu sous le jean, plus discret qu’un virement bancaire: Ok for this refundable ticket… pour une fois que je peux frimer, j’en profite, je compte tranquillement les dollars comme un show-off de Vegas certain de sa main, le compte est bon, j’arrache enfin un sourire à l’hôtesse, c’est mérité

Le SWAT me raccompagne sous l’escalier, restons concentré… je suis en règle, la casquette à sifflet est dépitée sous son escalier, trop, t’as cru quoi toi ? Je récupère la poupée en larmes, elle s’est fait Midnight Express en live pendant trois heures, des choses à raconter aux copines et je ne finirai pas avec les fous.

Le lendemain matin en Thaïlande à Yala, au bureau de la Malaysia, le billet m’est intégralement remboursé en bath, encore plus discret qu’un change bancaire et zéro commission, à ce prix là t’as le service quand même, et les sourires des hôtesses, le reste est accessoire …

Merci les gars, c’est sympa, vous avez perdu du temps et j’ai gagné de l’argent.

Facile de blanchir du cash avec des travellers et des billets open, trop, mais je ne triche pas, ce sont des salaires déclarés et le lendemain tout est sur mon compte thaï